Avoir une colonne vertébrale

J'ai besoin de parler

Moi sur un lit d'hôpital

J'ai besoin de parler.

Mais avant cela, je tiens à préciser que cet article a été rédigé sans IA générative, comme l'ensemble de mes articles d'ailleurs, et de tous mes autres contenus.

C'est même sur ma machine à écrire que j'ai posé ces phrases, avant de les retaper sur le blog. Reprendre un tel outil est un vrai bonheur. Il n'y a pas d'écran, pas internet, pas d'électricité ni aucun algorithme. Juste du texte, et des sensations haptiques, simple, minimaliste. Mine de rien, cela m'avait manqué, ces après-midi où petite je pouvais passer des heures sur une vieille machine à écrire de la famille.

Mais bref, je ne suis pas là pour vanter les qualités de mon Olympia Traveller de Luxe, mais plutôt de parler d'un cas de conscience qui me traverse depuis mon retour au travail et qui n'a fait que progressivement me détruire le moral.

‼️ Chær lectær, cet article est malheureusement susceptible d'aborder des expériences de dépression, de pressions sociales et également de mentions suicidaires. Personne ne t'en voudra de choisir de te préserver de la lecture de ces violences.

Si tu l'ignores, j'ai été récemment mise en arrêt de travail pendant 6 mois en 2025, suite à un burn out dépressif, et autres péripéties médicales. 2025 fut une année assez difficile à passer. Et c'est une fois à mon retour au travail que j'ai pu me rendre compte à quel point les choses avaient changées en un semestre dans la Tech. L'IA a commencé à prendre une place non négligeable dans le quotidien dé équipes de développement, et se retrouver plongée dans tout ça quand on revient d'un arrêt, sachant que je suis fondamentalement contre... C'est violent.

Je retrace ce que j'ai vécu et mon point de vue sur l'IAGen. Je reviens donc dans un monde qui utilise à foison un outil que je perçois comme fascisant, un outil qui exploite de la main d'œuvre en amont dans des conditions ignobles, qui vole délibérément des données et des créations intellectuelles, qui pille des ressources alors qu'on en manque déjà, et qui va, in fine, servir à nous exploiter aussi. Quand on parlait de tout cramer, on parlait du patriarcat, pas de la planète.

Planète qu'on devait plus que tout chercher à préserver. Je ne comprends même plus à quoi tout cela rime. Et le pire, je crois, ce sont les personnes qui vont justifier ça avec des arguments validistes ("ça facilite l'accessibilité") ou de mépris de classe ("ça favorise le développement de personnes plus précaires"). Mon cul. Laissez-nous, on n'a pas besoin de vos fausses excuses en fait, encore moins quand vous vous servez de nous pour utiliser de tels outils.

En tant que kantienne, je continue de penser que pour moi la fin ne justifie pas les moyens. En faisant des choses immorales, on ne peut pas aboutir à un résultat moral. Et si des personnes peuvent s'accommoder de ce qu'implique l'usage de l'IA, c'est difficilement mon cas... Au fond, ça me détruit petit à petit. D'autant plus que je me sens prise dans l'étau d'un dilemme qui m'empêche de trouver une sortie bien juste à cette situation.

D'un côté je m'insurge, je me demande bien si je suis bel et bien de cette génération qui à 10/12 ans fustigeait celle de nos parents, sur le monde qu'iels osaient nous laisser, pollué et capitaliste, délétère et sans avenir. La génération qui écoutait "il faut que tu respires". Mon cul. Je n'étais pourtant pas la seule à gueuler contre nos darons. Dire qu'on ne parvenait pas à comprendre comment iels avaient pu laisser faire ça. Finalement, 20-30 ans plus tard, on sait. Ça me fait un peu penser à un autre exemple historique bien sombre cette question d'ailleurs "comment les personnes ont pu laisser faire... ?".

Et de l'autre côté, je me demande si æls étaient bien libres, tout comme si nous le sommes. À moins que ce ne soient mes privilèges qui me rendent frileuse ou indulgente. À moins qu'on ne continue encore à répéter des conseils de pisser sous la douche pendant que les puissænts de ce monde nous exploitent nous et les ressources de la planète. Sans conséquences.

Suis-je légitime à râler comme une vieille endive sur une machine analogique à une heure bien trop tardive (on a passé 2h du matin)? Alors que je me sers de ce même outil contre lequel je suis si véhémente tous les jours au travail, sous peine de risquer de le perdre. Sans salaire, pas de toit, pas de repas, pas de moyens de râler. Et c'est comme ça qu'on emprunte la pente. Et pourtant je suis privilégiée. Je repense à ce qu'on disait sur Expédition 33 dans le monde du stream, et qu'au final y jouer ne signifie pas qu'on ne voit pas les problèmes qui sont derrière ou qu'on y adhère. Je ne sais pas, je n'y ai pas joué, mais ça me saoule de voir des personnes trop promptes à jeter la première pierre, quand æls-même ont pêché. La paille, la poutre, et autre guerres d'églises... Là c'est pas un jeu, mais mon moyen de subsister pour le moment. Et oui, ça m'indigne.

Oui, j'ai lu Hessel, et s'il est une chose que je ne cesserai pas, au moins, c'est de m'indigner. Je ne compte pas cesser de râler contre l'IA Gen, contre le capitalisme, contre le patriarcat et les oppressions. Parce que ce serait pire de m'imaginer deux secondes subir sans rien dire, comme si j'abdiquais. C'est mal me connaître. Finalement, même si je ne suis pas restée longtemps dans mon école d'archi après le bac, je suis heureuse d'y avoir été, c'est là que je suis tombée pas hasard sur Hessel, et c'est là que j'ai commencé à m'indigner du monde qui m'entourait.

J'en ai marre de tomber devant ce genre de dilemmes, et des des attaques ad-hominem qui s'en suivent, j'ai pas hâte de voir le fameux "t'es de gauche et tu utilises un smartphone ?" utilisé à la sauce IA. Ces dilemmes qui m'écartent du militantisme et qui me font passer des semaines contre les quatre carrelages de ma cuisine à pleurer des heures et envisager d'utiliser la loi de fin de vie. C'est ce qui se passe quand je suis épuisée de me battre. On fait quoi quand ça revient tous les jours ? On fait quoi quand on se sent dépassée, quand on a le sentiment de devoir passer sa vie au travail à dissocier ? On fait quoi quand on est une meuf trans anarchiste, et qu'on voit ce monde déjà bien trop à droite, sombrer de jour en jour un peu plus dans la haine de ce que nous sommes. On ne déteste pas une personne pour ce qu'elle fait (eat the rich) mais pour ce qu'elle est, et on n'a pas arrêté depuis que le capitalisme est là.

Là où nous souhaitions déjouer les réflexes excluants de la vieille gauche moralisatrice, nous en créons des nouveaux. Là où nous gueulions contre le laisser-faire de nos darons, nous suivons maintenant sans prendre en compte ce qu'on a pu apprendre au passage. Je vais probablement aller relire mon article sur Popper, il me semble avoir loupé le passage où il est mention d'exclure les minorités comme nous qui subissent aussi les mêmes putains (j'ai droit, j'en suis une) d'enjeux de merde qu'on n'a pas choisis.

Blame the game, not the players.

Juste, les players, c'est nous et nos camarades, pas cæls qui ont le pouvoir, en fait. Alors pourquoi on se montre toujours plus indulgænts envers les détentaires du jeu, qu'envers les players ?

Donc bien que j'ai le sang glacé par les conséquences dramatiques possibles que l'usage de l'IA pourrait avoir dans un monde où le fascisme progresse, je ne me tairais pas. Aurait-on eu une Résistance en 39 avec une IA Gan développée ? Je n'ose pas répondre à cette question...

On ne peut pas se reprocher les guerres de nos parents.
– Docteur Miam, L'Espace d'un An, Becky Chambers.

Certes, mais on a le devoir moral et collectif de faire tout ce qui est possible pour empêcher ces guerres de se reproduire (c'est d'ailleurs ce qu'il fait en en parlant à Rosemary, surtout sur le devenir de son espèce, mais je vous spoile pas plus).

On a toujours le choix, même quand, comme moi, on pense qu'on ne l'a plus.

On a toujours le choix, à commencer par refuser les faux dilemmes dans lesquels on nous plonge, pour maintenir un statut quo, bercé par le formol de nos illusions.

Je ne veux pas d'enfants, ce qui ne signifie pas pour autant que je ne veuilles ni en élever ni rien transmettre. Je veux pouvoir m'indigner avec quand le temps sera à mon tour venir de faire face à la question du "comment on a pu laisser faire ça ?". C'est le choix qu'on peut faire aussi, parce que nous ne sommes pas nos parents.

Bref, indignez-vous. C'est une des meilleures choses qui nous restent.