Découverte : L'Espace d'un an

J'ai enfin eu le plaisir d'achever ma lecture du premier roman de Becky Chambers, L'Espace d'un an, ou The Long Way to a Small, Angry Planet, dans sa version originale. Et autant vous dire de suite que ce fut une très belle expérience littéraire.

L'Espace d'un an au format poche

Alors, ce roman de SF a été publié en 2014, et c'est le premier d'une quadrilogie que j'ai hâte de découvrir, et pourquoi pas en écrire des articles. Mais d'abord, je vais me concentrer sur celui-ci.

Ce tout premier opus, initialement auto-publié via une campagne sur Kickstarter, a également le bon goût d'être l'un des premiers représentants du hopepunk. C'est d'ailleurs, un genre que je découvre ici grâce à cette lecture.

Au sujet de Becky Chambers, c'est une autrice féministe connue aujourd'hui pour sa SF orientée sur les sous-genres du solarpunk (genre que j'affectionne) et du hopepunk. J'aime énormément son point de départ sur cette quadrilogie Les Voyageurs. C'est après une perte d'emploi qu'elle a ouvert une campagne de crowdfunding pour L'Espace d'un an, et je suis assez heureuse qu'elle ait pu mener à terme son œuvre. D'autant qu'elle a enchaîné les suites, à chaque fois en quasiment deux ans d'intervalle.

En effet, en 2012 elle commence ce premier roman, qui sera publié en 2014, puis Libration en 2016, Archives de l'exode en 2018 et finalement La Galaxie vue du sol qui sortira en 2021. Elle déclare s'inspirer d'Ursula K. Le Guin (dont on fera sûrement une analyse ici), et s'enrichit d'une vision critique de la SF, qui va arborer d'autres sens, plus philosophiques au travers de ses mots. Bon, ça, c'est ce que j'ai reformulé de ma vision et ce que j'ai glané sur Wikipedia et cie.

Maintenant mon expérience sur ce roman.

Petit disclaimer : c'est un roman tranche de vie (slice of life) donc ce n'est pas le genre de romans qui soient centrés sur l'action, mais sur les relations interpersonnelles, des quotidiens. Et cela peut paraître lent pour les personnes qui apprécient l'action, comme me l'a fait remarquer Solen.

"Les slice of life, quand on n'a pas l'habitude, c'est l'impression que ça donne."

Solen Garda-Krebs, 2026

Ce que j'apprécie, c'est de retrouver une intervention des choses quotidiennes dans de la SF (oui, j'aime énormément les tranches de vies). La SF, dans mes vieilles lectures, faisait principalement intervenir des figures héroïques dans l'action (même si mon père m'a proposé d'autres exemples). Ici, non, on a affaire à des personnages qui sont dans le quotidien de leurs vies, des personnes qui font juste leur job. Ça m'a rappelé un peu Virginia Woolf mais appliqué à un sous-genre de SF. On suit un groupe hétéroclite, aux cultures différentes et multi-espèces, techs, cuisiniers, médecins, pilotes... dont les membres se retrouvent dans un vaisseau tunnelier.

Même la diversité n'est finalement pas traitée comme un sujet grandiloquent et dégoulinant d'humanisme puant de paternalisme blanc ("je vois pas les genres, je vois pas les couleurs", coucou les soc-dem, ça va ?) ou comme un problème à résoudre. Non, là c'est simplement une partie de la réalité simple des personnages, qui tentent de faire de leur mieux pour comprendre et se faire comprendre. C'est un rappel que finalement c'est aussi surtout ça qui compte. On a des exemples des efforts de ne pas comparer une espèce à ce qu'on pourrait connaître ailleurs comme animaux, par exemple, ou encore la volonté d'employer les bons pronoms ou les bons termes, la bonne proximité physique avec les autres. En fait, j'ai eu plaisir de me rendre compte au travers de cette lecture de toutes les personnes qui ont fait ce genre d'efforts dans ma vie sans que j'aie à devoir me justifier ni argumenter, sur mon genre et autres attentions délicates, mais quel bonheur. On essaie, on se trompe peut-être, certainement même, mais, comme le personnage du Docteur Miam, le plus important est d'essayer d'être des gens bien.

Et c'est ce qu'on découvre avec Rosemary, on la voit évoluer dans son apprentissage de nouveaux codes sociaux dont elle a juste entendu vaguement parler. J'apprécie particulièrement l'usage des néopronoms, c'est si doux qu'un roman aille explorer ces nouveaux horizons de la langue !

Petit résumé sans spoilers : nous suivons donc Rosemary, qui cherche à fuir un passé lourd et se retrouve embauchée sur Le Voyageur en tant que greffière. L'objectif de l'équipage, ainsi que de son capitaine, Ashby, est de réaliser des forages, afin de relier des systèmes planétaires (en gros, iels installent des trous de ver). C'est quelques temps après son arrivée que le groupe va recevoir une mission bien plus ambitieuse que celles dont iels avaient l'habitude jusqu'ici...

J'ai adoré l'entrecroisement de tous les rythmes narratifs de chaque personnage. Tout le sel de ce roman repose, vous l'aurez compris, sur les relations (selon-moi). J'ai d'ailleurs eu un peu de mal avec le système temporel de l'UG (l'Union Galactique). Les décades et les standards, que j'ai mentalement remplacés par des semaines et des années. Peut-être que je pourrais mieux jauger cela lors d'une autre lecture (oui, c'est dire si j'ai aimé lire ce roman, si j'en suis à envisager une deuxième lecture).

Four cæls qui ont lu le livre, sachez que je m'identifie énormément à Sissix, sauf pour sa vision des enfants. Mais pour tout le reste, je me sens assez proche de ses comportements et de sa vision des choses, ses modes de relations, son côté tactile, etc. Ce n'est pas simple pour moi qui n'ai pas été très tactile pendant une bonne partie de ma pré-trentaine.

Bon, la première moitié du livre reste plutôt longue à se mettre en place, c'est d'ailleurs la partie que j'ai pris le plus de temps à reprendre le soir. mais une fois le cap franchi, et les personnages mieux connus, le reste devient beaucoup plus fluide. Il y a un belle maîtrise narrative pendant les moment d'intensité émotionelle. J'ai aussi noté sa subtile utilisation de l'ironie dramatique, je trouve que Becky Chambers est hyper respectueuse de ses lecteurices. Elle arrive à nous faire ressentir les émotions et à faire monter notre intérêt, sans pour autant être caricaturale (à condition d'aimer le genre des tranches de vies, bien entendu).

Puis c'est super d'avoir pris une humaine, qui, dans la diégèse, vient de Mars, où une partie du futur de l'humanité s'est réfugiée et qui est, de fait, isolée du reste de l'UG. C'est ce qui permet de nous expliquer et nous introduire l'univers de manière logique et pleinement intégrée à l'histoire, en plus d'avoir le luxe de créer des proximités avec d'autres personnages. Bref, c'est simple, mais super bien exécuté. Et cela participe aussi au développement de Rosemary.

Attention spoiler : un de mes moments préférés, c'est quand Rosemary apprend à connaître Sissix au sein de sa famille-plume, elle l'a découvre sous un tout autre jour. Elle prend alors conscience de ses biais, et nous aussi à travers elle. J'aimerais beaucoup que cela nous apprenne à faire de même envers nos semblables... C'est un très beau moment, duquel sortiront les sentiments qu'elles développent par la suite. Et c'est pour ça que j'ai apprécié la lecture de L'Espace d'un an.

Ce n'est pas la grande aventure, même s'il y a aussi des actions, mais ce ne sont justement pas des actions pour le plaisir des actions type Space Opera où les protagonistes sont des caricatures du monomythe, fidèles à leur rôle dans l'histoire. Les actions, qui souvent leur échappent, ont un impact psychologique sur nos personnages, les font évoluer, prendre conscience et/ou orientent leurs décisions, comme dans nos vie en somme. (Spoiler : la décision de Corbin par exemple).

Je pourrais citer plein de moments que j'ai profondément appréciés (les récits de Docteur Miam et du passé de son espèce, leur rapport au genre, etc.), mais en définitive, je suis certaine que chaque persnne y trouvera quelque part ses propres éclats de sagesse ou de philosophie. Parce qu'au-delà du voyage vers leur destination, c'est en fait le chemin qui importe le plus et Becky Chambers m'a faite voyager.

Aller, quelques petites citations pour clôre cet article (attention risque de spoilers) :

"Elle avait presque oublié qu'elle ne vivait plus au sol, jusqu'au moment où, tirant les rideaux, elle avait vu par la fenêtre un système stellaire qui, majestueux, flottait devant elle. Elle avait déjà voyagé entre les planètes, mais elle ne se faisait pas à l'idée qu'à présent elle vivait dans l'espace."
"Le rituel l'apaisait : chauffer l'eau, doser les feuilles craquantes et les zestes de fruit dans le petit panier, ôter doucement l'excédent du bout des coussinets, regarder la couleur s'élever dans l'eau comme de la fumée. La tisane, c'était une boisson de rêveurs."
"Sissix savait quels flux il allait éplucher. Elle aurait voulu le serrer dans ses bras. Pas à la mode humaine, brève et raide, non, longtemps, comme un ami qu'on sait inquiet. Mais elle avait intégré depuis longtemps que ces étreintes-là, chez les Humains, n'avaient rien de platonique. C'était l'un des nombreux comportements sociaux qu'elle avait dû apprendre à maîtriser."

Et petite mention spéciale à Kizzy qui, comme moi, doit être TDAH (j'ai le même fonctionne de sommeil qu'elle, un cauchemar pour mes parents...).

Bref à ce propos, il serait peut-être temps pour moi d'aller dormir justement.

Bonne nuit et belle lecture.